09/05/2013

Socialistes : l’ennemi Lamy

L’OMC s’étant donné un nouveau directeur général, Pascal Lamy est de retour sur le marché du travail. Il vient d’avoir 66 ans, mais ce marathonien n’est certes pas décidé à s’allonger sur la chaise longue d’une retraite qui serait bien méritée. On parle de lui, on le sait, pour le ministère de l’Economie, voire Matignon. Il en a sans doute les compétences, mais c’est oublier le chiffon rouge qu’il représente pour toute une partie du PS (on ne parle même pas de Mélenchon). 

Photo Lamy.jpgPour s’en convaincre, il suffit d’entendre Aquilino Morelle, conseiller d’Arnaud Montebourg dans les primaires avant de devenir conseiller politique de François Hollande à l’Elysée. « Les socialistes ont créé l’Europe ultralibérale. Mitterrand, Delors, et Lamy, surtout Lamy ! Ils avaient deux horizons : le socialisme et l’Europe, mais c’est l’Europe qui l’a emporté au détriment du socialisme », dit-il à l’écrivain Laurent Binet en janvier 2012 (in « Rien ne se passe comme prévu », Grasset).

Cela promet du sport, non, s'il entre au gouvernement ?

08/05/2013

Remaniement : la course à la non-info

PHO584086d6-b723-11e2-bbdc-910c19dde68d-805x453.jpgNous nous demandons souvent d’où vient la perte de crédibilité des médias. Un épisode récent livre une réponse : notre capacité à produire du discours sur le néant, avec un imperturbable sérieux (et les experts et le ton polémique indispensables, bien sûr !).

Il s’agit des déclarations de François Hollande sur son gouvernement. Voici la dépêche de l’AFP, tombée mardi 7 mai à 11h23 :

 

Hollande évoque un remaniement, aucun ministre «n’est protégé» (interview)

LEAD PRINCIPAL

François Hollande assure dans un entretien accordé à Paris Match qu’un remaniement ministériel viendra «en son temps», soulignant que «personne n’est protégé dans le gouvernement».

«Un jour, des choix et aménagements auront à être faits. Mais j’ai besoin de tous», explique le chef de l’Etat dans l’hebdomadaire à paraître mercredi.

Selon lui, «personne n’est protégé dans le gouvernement. Personne n’a d’immunité (…).

Sans préciser de date, M. Hollande indique que «le remaniement viendra en son temps» (…)

 

Voilà, c’est tout. Et cela a suffi pour déclencher un torrent de paroles sur les chaînes d’info en continu, et la verve de nombreux éditorialistes. Comme l’écrit mon ami Hervé Favre de « La Voix du Nord », qui se prête à l’exercice avec un minimum de distance ironique : « Certes le remaniement n’est pas d’actualité, mais il finira bien par le devenir ».

 

C’est sûr ! Aussi sûr que la pluie viendra après le beau temps, et réciproquement. Pour le reste, prendre deux petites secondes pour relire les déclarations de François Hollande permet de constater qu’il n’annonce rien et se contente, en manager d’expérience, de mettre la pression sur ses cadres. Mais aussi d’affoler la meute des médias, qui n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent le long des ponts de mai.

Et dire que ces mêmes médias ont passé des années à critiquer Nicolas Sarkozy parce qu’il prétendait « fixer l’agenda », comme on dit, imposer aux médias le sujet du moment. Son successeur y parvient aussi bien, mais tout en douceur… Regarez-le, sur la photo: le placide se marre !

24/04/2013

Défense et illustration des chiens écrasés

Voici une tribune de Laurence Sariroglou, publiée au nom de la Société des journalistes de "La Provence". Il faudrait la faire lire à tous les étudiants en journalisme et surtout à leurs aînés parisiens...

"La Provence", achetée par Bernard Tapie, mais pas vendue

LE MONDE | 23.04.2013

Le 19 décembre 2012, Bernard Tapie devenait coactionnaire de La Provence. Et il faut croire que c'était bien fait pour nous. Notre journal ne méritait que ça, ont tranché certains confrères. La Provence, donc ? "Une institution locale au sens administratif, pas admiratif", raillent-ils. Et quand Olivier Mazerolle arrive aux commandes de la rédaction, les mêmes trouvent un nouveau visage à leur mépris, proclamant "le triomphe du journalisme de bistrot".

Oui, nous sommes lus dans les PMU de quartier et les bars de village, comme dans des milliers de foyers modestes ou plus aisés, les transports en commun, les universités et les entreprises, comme partout sur la carte d'un vaste territoire que La Provence sillonne chaque jour, jusque dans ses infimes recoins et ses plus humbles histoires. Nous en tirons plus de fierté que de doutes sur notre capacité à fournir une information de qualité au plus grand nombre et la conviction qu'il n'y aura jamais de bons et de mauvais lecteurs, que des élites ne sauraient s'arroger le monopole du droit à l'information.

Or, bien loin de ces bistrots où des journaux se lisent encore, des confrères se complaisent à dénigrer notre travail et notre mission. A force de tweeter et deracoler sur Facebook pour se bâtir une futile popularité, à force de mélanger les genres, ils contreviennent aux principes d'objectivité, d'analyse, de recoupement, d'enquête contradictoire et de respect des sujets qui fondent notre métier. Personne ne devrait ainsi jouer la course à la popularité contre l'information populaire.

Est-ce le dernier jeu à la mode : le lynchage médiatique des confrères ? A-t-on si peu à proposer pour se réfugier dans une critique creuse et obsessionnelle qui n'admet pas le débat ? Dommage. Car une vraie réflexion sur notre profession, à un tournant de son histoire et à un moment- clé pour la redéfinition de son rapport au lecteur est nécessaire. Parce que oui, il existe une presse quotidienne régionale (PQR) dynamique et de qualité.

Cela vaut pour les métropoles européennes comme pour leurs banlieues ou les villages plus lointains, pour les grandes enquêtes et reportages jusqu'au filet quotidien de plus petites informations au service du lecteur. Petites infos qui, au passage, deviennent souvent les gros titres de la presse nationale. Ce mépris salit la famille des localiers. Il injurie nos lecteurs. Le patron du bistrot de la cité Campagne-Levêque à Marseille, le client du bar de Mazan dans le Vaucluse n'ont-ils pas le droit de savoir ce qui se passe chez eux, au motif que l'information fournie ne serait pas, à chaque ligne, une révélation ?

La PQR conserve cette force et cet honneur : être une composante essentielle du vivre-ensemble, savoir en décrire les évolutions, former le substrat d'une grande partie des informations traitées en France. Sans La Provence, sans Midi-Libre, sans la Voix du Nord, sans l'Union-L'Ardennais et les 60 autres journaux de PQR, qui passera du temps à examiner la conduite des affaires d'une cité ? Qui fréquentera chaque jour les bancs d'une salle d'audience pour décrire l'évolution d'une société en sa vérité brute et nue ? Qui tendra l'oreille aux souffrances tues et offrira sa plume aux talents sans voix ? Pour les 17 millions de lecteurs de la PQR – le plus grand journal de France – la rubrique des "chiens écrasés", comme nos révélations sur les affaires politico-financières, sont indispensables à l'exercice de la démocratie.

Ajoutons qu'en matière d'indépendance, les localiers n'ont de leçon à recevoir de personne. Les journalistes de La Provence s'efforcent, autant que les autres, deconserver leur liberté éditoriale. En région, comme à Paris, l'indépendance est un combat. Et une éthique personnelle. Alors ne faut-il voir dans ces faux procès que de sordides règlements de compte, sur fond de guerre des territoires pour le trafic... de lecteurs ? De sauvages tentatives de décrédibilisation pour capter des annonceurs et détourner des recettes publicitaires ?

Bernard Tapie alimente les fantasmes. Au-delà de ses saillies, il devra être jugé sur la conduite d'un projet, et l'engagement qu'il a pris de respecter l'indépendance des journalistes, tout comme ses semblables de la presse nationale que sont Rothschild pour Libération, ou Dassault pour le Figaro. Et que se rassurent tous ceux dont les craintes à notre endroit s'expriment par la condescendance : la rédaction de La Provence ne s'est vendue à personne. Notre journal a survécu à bien des propriétaires.

Comme l'ont écrit certains médias, soucieux, eux, du pluralisme de la presse : "Il serait dramatique de brûler La Provence avec Tapie." Car, comme un bistrot de quartier, ce journal est, au fond, notre bien commun."

22/04/2013

Kepel, les islamistes et le mariage pour tous...

Nouvel entretien avec Gilles Kepel autour de son dernier livre, "Passion arabe". Toujours passionnant, pertinent, et provocant, à l'occasion - mais sans volonté délibérée de l'être, juste parce qu'il recadre quelques notions.

Ainsi quand il compare le "mariage pour tous", demande de droits pour une communauté particulière, à la dermande des musulmans radicaux d'appliquer la chariah

"Dans le grand brassage postmoderne qui traverse les frontières, les identités religieuses et communautaires apparaissent comme des lignes de clivage fortes. On le voit en France aujourd’hui autour du mariage gay (...). Vous avez d’un côté la construction d’une identité communautaire homosexuelle qui, par un phénomène que je n’analyse pas, se réalise autour d’un mariage dont beaucoup d’homosexuels n’avaient jusque-là rien à faire. Et d’un autre côté, contre ce mariage gay, la réactivation d’une identité catholique, qui fait bouger les lignes en attirant un certain nombre de cathos de gauche, mais aussi des islamistes qui se retrouvent à manifester aux côtés des traditionnalistes catholiques. C’est Frigide Barjot au congrès de l’UOIF. Nous sommes dans une logique où, dans le grand bazar de la mondialisation, les règles universelles se particularisent. Quand l’Etat donne la possibilité du mariage et de la paternité aux homosexuels, il est perçu comme légitimant les droits d’une communauté particulière. Et dans ce cas, peuvent conclure certains, pourquoi ne pas demander à l’Etat le droit à l’application de la chariah pour une communauté qui le souhaiterait ?"

Le rapprochement peut assurément choquer, mais il me paraît valoir discussion sur les limites de la demande de "droits".

Dans un registre plus classique, qui est le traitement de l'actualité par les médias en continu, voici un un autre extrait de l'entretien:

"Quand les révolutions arabes ont éclaté, d’ailleurs en hiver et pas au printemps, quand on a vu ces jeunes qui parlaient anglais et surfaient sur Twitter et Facebook, on s’est dit : ça y est, après l’Amérique latine et l’Europe de l’Est, c’est le tour des Arabes, ils entrent enfin dans la démocratie et la modernité, ils deviennent comme nous. Et pour le dire, on a utilisé cette image du printemps, qui renvoie aux printemps de l’année 1968, et au Printemps des peuples dans l’Europe de 1848… Le problème qu’on ne voyait que ce qu’il y avait sur l’écran des médias en continu. (...)  Et quand on a vu les Frères musulman arriver au pouvoir, on a projeté un autre fantasme, inversé : les Arabes sont décidément incorrigibles, ce sont tous des islamistes, des Ben Laden… Mais la réalité ne se réduit bien sûr ni à l’image du printemps, ni à celle de l’hiver. C’est pour mieux la saisir que pendant deux ans, j’ai fait trente-cinq voyages dans tous ces pays. Nos médias de l’immédiat, les chaînes d’info en continu, ne cessent de construire des mythes puis des contre-mythes, sans passer par l’épreuve du réel. C’est en allant sur le terrain, en discutant avec les gens, qu’on peut saisir des évolutions dans leur épaisseur. Il faut prendre le temps de lire les graffitti sur les murs, de lire les blogs, de chercher des images sur YouTube…"

Voici le lien avec l'entretien: 

http://www.leprogres.fr/france-monde/2013/04/20/dans-le-b...

Mais surtout, lisez cette "Passion arabe" (Gallimard, 23,50 €), qui est beaucoup plus (du moins; autre chose) qu'un nouvel essai: un voyage érudit, néanmoins étonné, dans un monde en pleine transformation.

 

09/04/2013

Quand le Prince croule sous les événements...

Sans doute ne connaissez-vous pas Percy Kemp... Voici son portrait, ci-dessous - je vous le confirme: il est anglais, anglo-libanais pour être complet. Il vient de publier un petit bijou d'analyse politique, "Le Prince" (au Seuil), longuement sous-titré, à l'ancienne: Conseils adressés à nos gouvernants, aujourd'hui malmenés par les événements, sur les nouvelles façons d'exercer le pouvoir et le meilleur moyen de le conserver... 

Kemp Percy©Hermance Triay3.jpgVoici, en avant-goût de lecture, un entretien qu'il m'a accordé: 

François Hollande paraît dépassé par les événements…

L’étonnant est que son électorat ait pensé qu’il pouvait faire quelque chose face à des événements qui avaient déjà dépassé son prédécesseur… Mais il partage ce sort avec tous les gouvernants : nous ne sommes plus dans une situation où l’on peut prendre des décisions souveraines comme dans le passé. En 1929, M. Roosevelt avait pu lancer seul son New Deal. Aujourd’hui, le G8, le G20 et le FMI réunis n’arrivent pas à nous sortir de la crise.

Le paradoxe est qu’on le rend responsable de tout, jusqu’aux fautes de ses ministres…

Comme les princes se veulent gestionnaires, nous leur faisons porter la responsabilité de toute défaillance de gestion. Enfin, ils ont la prétention de réglementer nos vies dans les moindres détails, ils veulent par exemple nous interdire de fumer, mais sont incapables de nous protéger d’un accident comme Fukushima… Nous leur tenons rigueur de ce décalage entre leurs prétentions et leur capacité réelle à nous préserver.

Vous qui êtes anglo-libanais, trouvez-vous que la société française est bloquée ?

Il n’est jamais souhaitable de vouloir réformer en profondeur quand la population vit dans la peur du lendemain. Ensuite, je crois à l’esprit des nations : l’Angleterre, pays maritime, accepte plus facilement les changements progressifs que la France, pays continental qui bouge très difficilement entre deux éruptions radicales comme la Révolution ou mai 1968. Enfin, les populations de nos pays sont plus âgées, donc deviennent plus hostiles au changement.

Simple et clair, non ? Le livre est encore meilleur, subtilement écrit.